Le chant de guerre médiéval a ses auteurs, et on connaît leurs noms. Kastner en dresse la liste à partir des recueils manuscrits de la Bibliothèque impériale : Quesnes de Béthune, le châtelain de Coucy, Hugues de Bresy et Hues d’Oisy au XIIe siècle ; Gace Brulé, Thibaut de Blazon, Raoul de Soissons, Jean de Brienne au XIIIe ; Charles d’Orléans et Boucicault au XIVe. Ce sont des combattants qui composent, et non des clercs qui décrivent le combat.
Toute la période est dominée par un fait unique, la croisade, qui produit un genre propre. Deux registres s’y partagent le terrain. Le premier exhorte : la chanson de Thibaut de Champagne, roi de Navarre, avertit que celui qui ne prendra pas la croix d’outre-mer n’entrera pas au Paradis. Le second est celui de la séparation, et il tient une place aussi grande. Une pièce du XIIe siècle pose que nul départ n’est plus douloureux que celui d’un amant et de sa maîtresse. La plainte amoureuse fait partie du chant de guerre dès l’origine, ce que le répertoire ultérieur ne démentira jamais.
Kastner note que ces romances chevaleresques ont fourni le modèle des romances militaires en vogue sous Napoléon Ier, dont l’une est devenue un chant que reprenaient encore, de son temps, les musiques de régiment et les chœurs de soldats. La filiation qu’il trace va du XIIe siècle au sien.
L’épisode le plus cité reste antérieur aux croisades. Au combat de Hastings, en 1066, le jongleur Taillefer marche devant le duc en chantant Charlemagne, Roland et Olivier, joue de sa lance comme d’un instrument, et tombe sous les javelots. Les chroniqueurs normands Gaimar puis Wace en ont fixé le récit. C’est le premier chanteur militaire français dont l’histoire ait retenu le nom.
Rochas d’Aiglun suit de son côté la filiation des instruments. Au Moyen Âge, le chevalier se sert de l’olifant pour hucher ses clients et les appeler à la rescousse ; l’épisode de Roncevaux, où Roland sonne si fort qu’il s’en rompt les veines du cou, en est le récit le plus connu. Le clairon et le tambour, écrit-il, nous viennent des Maures au XIVe siècle.
Le chant de marche suit le même mouvement. La Chanson de Roland, chant ordinaire des soldats francs et normands, cède la place à l’époque des croisades à un cantique mi-religieux mi-militaire conservé dans un manuscrit du XIe siècle, Jerusalem mirabilis. Brantôme, plus tard, attribue aux routiers un Chant des Aventuriers dont il ne reste que des fragments.