Avant d’être un genre musical, le chant militaire est un procédé de mémoire. César note que les Gaulois ne conservaient le souvenir de leurs institutions que par des poèmes chantés, l’écriture leur étant interdite. Tacite décrit chez les Germains le barritus, ce chant entonné à l’approche du combat, dont l’exécution tenait lieu de présage autant que d’encouragement. Les mêmes usages se retrouvent chez les Francs.
Pour disposer d’un chant de bataille, il suffisait d’en détacher quelques fragments de cette archive orale. Le procédé se répétera plus tard avec les chansons de geste, dont les troupes prélèveront les passages les plus maniables.
Le rôle appartient à des hommes que Kastner range au même rang que les législateurs : les scaldes du Nord et les bardes celtiques, à la fois poètes, musiciens et dépositaires de la mémoire de la race. Ils marchaient en tête des armées. Leur répertoire dépassait le chant d’avant-combat : il comprenait des chants de retraite, des hymnes de triomphe, des complaintes sur la mort des chefs et sur les revers, où la lamentation tourne volontiers à la menace et au nouvel appel aux armes.
L’institution des bardes était pacifique à l’origine, et la règle leur interdisait de porter le glaive. Elle n’a pas toujours tenu. Kastner rapporte l’ancienne coutume, décrite par l’historien Fauchet, de poètes se plaçant entre deux armées pour apaiser des gens d’armes prêts à en découdre.
Ces répertoires n’ont pas entièrement disparu. Kastner cite un épisode du combat de Saint-Cast, en 1758 : une compagnie de Bas-Bretons de l’armée française s’arrête net en entendant chanter les montagnards gallois de l’armée anglaise, l’air leur étant familier. Ils reprennent le refrain. Un chant avait traversé quinze siècles et une frontière.